Une pierre ollaire (du latin
olla = pot, marmite) est une roche tendre, résistante
à la chaleur,
facile à sculpter et à travailler au tour. Dans les
siècles passés elle a
beaucoup servi en Italie à la fabrication de marmites,
casseroles, couverts de
table et récipients divers, grâce à ses
propriétés particulières : une
marmite en pierre ollaire, suspendue sur un feu de bois, porte
rapidement l’eau
à l’ébullition, chauffe rapidement les aliments sans
qu’il attachent au
fond ; elle ne transmet ni goûts ni odeurs, et conserve
longtemps sa
chaleur après retrait du foyer. Elle durcit au cours des
cuissons successives.
En outre, elle était réputée éliminer les
poisons qui auraient pu être ajoutés
subrepticement dans les aliments : ainsi les Ducs de Milan ne
mangeaient,
parait-il, que dans de la vaisselle en pierre ollaire, de même
que le cardinal
Durini (1725-1796).
Pétrographiquement, les
pierres ollaires appartiennent à la classe des schistes
métamorphiques, avec
une composition variable : elles comprennent de petits cristaux de
minéraux feuilletés (phyllosilicates) comme le talc, la
chlorite, la
serpentine. Selon la prédominance du talc ou de la chlorite on
parle de stéatite
(couleur grise) ou de chloritoschiste (couleur verdâtre).
En Italie ont été
recensées
35 localités où la pierre ollaire a été
extraite ou tournée, dont San Pietro
d’Olba (province de Savone), Pinerolo, Bousson près de
Sestrières, Ceres près
de Lanzo, Omegna, Macugnaga, Formazza, Santa Maria Maggiore dans le Val
d’Ossola, San Carlo dans la Valle Maggia, Chiavena dans le Val
Bregaglia, Val
Masina et Valmalenco, et en outre Disentis dans la haute vallée
du Rhin en
Suisse.
Ces localités sont réparties
selon un arc débutant dans l’Apennin du Nord près de
Savone, et se terminant
dans le Valmalenco au NE de Milan, au pied de la Bernina. Cet arc
correspond à
l’extension des ophiolites ou « roches vertes »,
zone axiale de la
chaîne alpine (voir Perrier 1995 et 1996), où sont
exploitées également les
ophicalcites (« marbres verts » du Val d’Aoste,
« marbres rouges
de Levanto »).
1 - Cadre géologique
Fig. 1 - Schéma géologique
du Valmamenco
Le Valmalenco est une
étroite vallée descendant de la Bernina, et rejoignant la
vallée de l’Adda à
Sondrio, capitale de province. L’accident majeur des Alpes suit la
vallée de
l’Adda : appelé ligne insubrienne (ou ligne du
Tonale), il est
interprété comme la cicatrice de l’océan alpin, ou
Téthys. Le plancher de cet
océan disparu était constitué de roches
ultrabasiques, il a été rejeté par
obduction vers l’extérieur de la chaîne alpine sur la
plaque européenne, sous
forme de nappes ophiolitiques, au cours de la fermeture de
l’océan téthysien.
Au sud de la ligne
insubrienne se trouvent les Alpes du Sud, socle continental de la
plaque
« adriatique », ici représenté par
les Schistes de Lacs.
Au nord de la ligne insubrienne,
se trouvent deux types de nappes, toutes issues de la cicatrice :
A - Les nappes Penniques
(équivalentes des zones piémontaise, briançonnaise
et valaisanne des Alpes
Occidentales) comprennent ici la nappe ophiolitique du Valmalenco, et
les nappes
de Sella et de Margna (gneiss et micaschistes). Une vaste intrusion
tertiaire,
celle des granites de Valmasino, limite vers l’ouest les affleurements
ophiolitiques : elle comprend plusieurs faciès qui ont
été exploités,
granite à grain fin de San Fedelino, granodiorites
porphyriques (ghiandone),
et diorites quartziques orientées (serizzo).
B - Les nappes
Austro-alpines, qui recouvrent les précédentes :
elles débutent dans la
région de Sondrio et vont se développer dans les Alpes
autrichiennes. On les
trouve dans le bas Valmalenco avec les gneiss de Monte Canale et le
cristallin
du Tonale, mais aussi au nord dans la nappe de la Bernina. Ainsi les
nappes
Austro-alpines enveloppent-elles les nappes Penniques à l’est,
et les
ophiolites disparaissent à partir du Valmalenco : elles ne
réapparaissent
que dans la fenêtre du Tauern en Autriche, où la
superposition des nappes
Austro-alpines a été démontré depuis
longtemps.
La nappe ophiolitique du
Valmalenco (ou nappe de Suretta) comprend, sur environ 2 km
d’épaisseur, un peu
de socle, des calcaires triasiques, puis une épaisse formation
de
serpentinites. Deux affleurements d’ophicalcites (serpentinites
bréchiques)
sont signalés à Campo Franscia et au col d’Ur, et
devraient correspondre au
sommet des serpentinites selon les conceptions actuelles.
Les serpentinites affleurent
sur une surface triangulaire de 170 km2, s’étendant
en partie sur le
Valmasina et le Val Poschiavo. Ce sont d’anciennes roches magmatiques
ultrabasiques, qui formaient au Jurassique le plancher de la mer
alpine, à base
d’olivine et de pyroxènes. Au cours des phases
métamorphiques alpines du
Crétacé et de l’Eocène, elles ont
été transformées en schistes
métamorphiques,
du grade des Schistes Verts, comprenant de la serpentine (sous forme
d’antigorite,
de grade plus élevé que les autres
variétés) et de la chlorite. Il s’y ajoute
des minéraux secondaires comme la magnétite, et des
résidus de pyroxènes et
d’olivine.
Ces serpentinites sont
activement exploitées autour de Chiesa Valmalenco, sous le nom
de Serpentino,
pour la fabrication de lauses et de blocs de sciage. La pierre ollaire
verte
est une des variétés de schistes à serpentine et
chlorite, à caractère
réfractaire. Les serpentines sont des silicates de
magnésium en feuillets,
tandis que les chlorites sont des silicates, également en
feuillets, mais
d’aluminium, de magnésium et de fer.
Par contre la pierre ollaire
grise riche en talc (stéatite) correspond à des filons,
sans doute d’origine
hydrothermale, qui recoupent la formation des serpentinites.
Le dureté Mohs de ces
phyllosilicates est faible : 1 pour le talc, 2-2,5 pour la
chlorite, 3-4
pour l’antigorite, ce qui explique la facilité de leur travail.
Tous sont
caractérisés par une difficile fusion au chalumeau de
minéralogiste, d’où leur
caractère réfractaire. Le talc est connu en outre pour
devenir dur (6) par
chauffage.
2 -
Historique des pierres
ollaires
L’emploi de la pierre ollaire est attesté dans la vallée de l’Indus au Pakistan par des sceaux recueillis à Mohendjo Daro (2500 ans avant J.C.), en Iran par des sceaux trouvés à Shah i Sokhta dans le Seistan (-2500 ans), et par des vases et gravures à Tepe Yahya au sud de Kerman (-2300). En Italie, les plus anciens objets connus, sans doute destinés au tissage, sont ceux du site de Trevisio, à l’est de Sondrio, datés de l’Age du Fer.
A l’époque romaine, Pline
l’Ancien (né à Côme en 23 après J.C., mort
en 79 lors de l’éruption du Vésuve)
signale dans l’île égéenne de Sifnos
« une pierre qui permet de réaliser
au tour des vases utiles pour cuire et conserver les aliments, comme on
le
pratique en Italie avec une pierre verte de
Côme » ; cette dernière
provenait sans doute de Chiavenna, dans la vallée au
nord du lac de
Côme, où une carrière de 15 m de haut porte
l’inscription
« Salvius ». Sous l’Empire, étaient
réalisées des urnes et stèles
funéraires, des éléments sculptés
d’architecture, des tasses et des verres. Des
ateliers de tournage existaient aussi dans le Val d’Aoste.
L’exploitation de Chiavenna s’est poursuivie au Moyen-Age, comme en témoignent quelques textes du X au XIVe siècle (voir Leoni et Gaggi, 1985), et la grande vasque du baptistère de San Lorenzo datée de 1156. Au XIVe siècle, les marmites de Chiavenna étaient vendues dans toute la Lombardie ; en cas de casse, on savait les réparer avec une couture de fil de cuivre ou de fer. Le voyageur suisse Campell mentionne en 1576 les ateliers de tournage de Piuro près de Chiavenna, et les carrières souterraines dans la montagne, dans lesquelles les mineurs découpaient les ébauches au pic ; les galeries étaient si étroites, que les mineurs sortaient en rampant avec les ébauches attachées à leurs jambes. Les tours étaient actionnés par l’eau ; les tourneurs étaient déjà capables de façonner à partir d’une ébauche plusieurs marmites emboîtées, d’une étonnante minceur. Les marmites étaient entourées de bandes de fer ou de cuivre, pour les protéger des chocs et les suspendre sur les foyers. En 1618 se produit un grand éboulement, qui suspend la production pendant plusieurs années.
Un autre touriste, J.J.
Scheuchzer, visite Chiavenna en 1723, et dénombre 12
carrières, 200 carriers,
60 porteurs et 40 tourneurs, c’est l’âge d’or de la pierre
ollaire ; en
1804, M. Gioja ne trouve plus que trois carrières actives, 16
carriers et 6
tourneurs. En 1831, il n’y a plus qu’une douzaine de carriers, autant
de
porteurs et quatre tourneurs.
Finalement les carrières de
Chiavenna sont abandonnées vers 1860. Leur disparition peut
être recherchée
dans l’épuisement des carrières, leur envahissement par
l’eau, ou à la concurrence
des marmites métalliques (apparition de tôle de fer
à bon marché, étamage des
récipients de cuivre évitant leur attaque par les acides
organiques et la
production de sels toxiques).
Des gisements de pierre
ollaire se trouvent dans le Valmasino, et ont peut-être
été exploités au
XVIIe siècle, sans atteindre d’importants développements.
Les gisements de pierre
ollaire du Valmalenco sont répartis sur les communes de
Torre Santa
Maria (Romegi ou Millirolo), Chiesa in Valmalenco (Pirlo) et Lanzada
(Ui,
Valbrutta). Lors de sa visite de cette vallée difficile
d’accès, le frère L.
Alberti signale dans sa « Descrittione de la Italia »
publiée
en 1550 l’activité des carrières du Valmalenco et la
fabrication de casseroles
qui sont exportées dans toute l’Italie ; on y fabrique
aussi des poêles,
des bénitiers et quelques sculptures. La zone la plus active
pendant les
siècles suivants est celle de Chiesa (Pirlo), on y compte une
dizaine de tours
en 1804, produisant 1150 marmites par an. L’activité de
Valbrutta date surtout
du XIXe siècle : une concession est accordée par la
commune en 1807, les
installations sont détruites par une crue catastrophique en
1834, et remises en
service en 1845 par les familles Bagiolo et Ferrario. Les
carrières de Ui (ou
Uvi) ont eu leur maximum d’activité à la fin du XIXe
siècle, et se sont
arrêtées en 1943 ; 21 carrières ont
été dénombrées. Sur les carrières de
Torre Santa Maria (Millirolo) peu de documents ont été
retrouvés, on sait
seulement qu’elles étaient actives en 1906.
La pierre ollaire a aussi connu des emplois diversifiés ailleurs qu’en Italie :
- moules pour la coulée de l’étain à l’époque romaine, et pour la coulée de l’argent par les vikings,
- pipes des indiens d’Amérique, casseroles de cuisson pour les eskimos,
- balles de fusil dans le Fichtelgebirge,
- statuettes chinoises en soapstone (stéatite).
Actuellement elle est
exploitée en Finlande à Nunnanlahti (stéatite
grise) pour la fabrication de
poêles traditionnels, de récipients pour les saunas, de
plaques de cheminées et
de plaques de cuisson. A Savonranta, une stéatite noire à
serpentine et
chlorite, avec grands cristaux bleus et verts, sert de roche
ornementale sous
le nom de Ice Flower (Perrier, 1995). En Norvège nous
avons signalé la
carrière de stéatite de Sel dans la province de
l’Oppland. Ailleurs dans le
monde, de la stéatite est signalée aux Etats-Unis
(Vermont, Caroline du Nord),
au Canada (NW Ontario, Terre de Baffin), de l’Inde (Himalaya,
Rajahstan)…
3 - Techniques
traditionnelles du Valmalenco
Elles sont
décrites en détail dans l’ouvrage de
Leoni et Gaggi (1985), et semblent avoir peu évolué au
cours des siècles.

Fig. 2 - Extraction traditionnelle des
ébauches en carrière souterraine (Leoni et Gaggi, 1985)
Fig. 3 - Tour
traditionnel (ib.)
Fig. 4 - Outils
du carrier et du tourneur (ib.)
Fig. 5 -
Exemples de récipients de cuisine en pierre ollaire (ib.)
La carrière (trona)
était presque toujours souterraine, elle était
exploitée en hiver quand le gel
diminuait les infiltrations d’eau. Les galeries d’accès
étaient étroites et
hautes de 1,5 m seulement, pouvant être en forte pente, voire
verticales. Elles
étaient creusées à l’aide de pics et de leviers,
parfois par un mélange
expansif : un trou de 30 mm de diamètre était
foré à la barre à mine et
rempli de chaux vive, on ajoutait de l’eau et l’on bourrait avec de la
terre,
le gonflement de la chaux éclatait la pierre. La poudre noire
fut introduite à
la fin du XVIIIe siècle, mais on ne disposait pas alors de
mèche lente, elle
était remplacée par un canal creusé dans du bois
et rempli de poudre : la
vitesse de combustion de ce dispositif devait être assez
imprévisible.
Parvenant dans la roche
exploitable, la galerie s’élargissait en une chambre de quelques
mètres de
dimensions. L’éclairage était assuré par des
torches de bois résineux, puis par
des lampes à huile et à acétylène à
la fin du XIXe siècle. L’eau était épuisée
par les femmes, qui la ramenaient en surface dans des bidons à
lait. Le mineur
traçait un cercle sur une paroi parallèle à la
schistosité, puis creusait un
sillon tout autour avec un pic (à deux têtes pointue et
manche court), de
manière à isoler une ébauche conique (ciapun),
qui était détachée de la
paroi avec des coins. Les déblais étaient
évacués par les femmes et les
enfants.
L’ébauche, qui pouvait peser
jusqu’à une centaine de kg, était souvent munie d’une
sorte d’oreille, dans
laquelle pouvait passer une branche pour la tirer dans la galerie. Le
transport
jusqu’à l’atelier de tournage se faisait par traînage sur
la neige, ou par
portage sur le dos : le porteur recouvrait sa tête et ses
épaules d’un
capuchon de jute ou d’orties, et
maintenait l’ébauche à l’aide d’une branche
noueuse passée dans le trou.
Le tour (turn) était
logé dans un minuscule atelier au voisinage d’un torrent. L’eau
était dérivée
par un petit canal de pierres et de terre, qui l’amenait à la
conduite forcée,
constituée d’un tronc évidé de 4 m de haut :
vers sa base était placée une
vanne papillon, que le tourneur pouvait actionner à distance, de
manière à
dévier l’eau ou l’envoyer sur les pales. La turbine avait un axe
de bois,
soigneusement centré, muni de pales d’un côté et
d’un mandrin rectangulaire en
fer de l’autre (piculé), les paliers étaient en
bois dur.
Dans le mandrin se plaçait
un support conique en bois (furma), d’un diamètre
adapté à l’ébauche.
Celle-ci était collée au support conique par de la
résine de sapin ; pour
cela le tourneur disposait d’un petit foyer de bois, sur lequel il
chauffait
l’ébauche et le support avant de les enduire de résine et
les rapprocher.
Le reste du tour consistait
en un mur bas rectangulaire, sur lequel reposaient deux longerons en
mélèze : une traverse du même bois supportait
le mandrin, une autre
servait à la fois à fixer la contrepointe (en bois) et
à supporter les outils.
Cette dernière pouvait être déplacée selon
la taille de l’ébauche, et fixée par
des coins ; elle comportait aussi des trous coniques dans lesquels
se
coinçaient les supports d’outils.
Les outils étaient forgés
par le tourneur dans une barre d’acier ; il fallait naturellement
disposer
de toute une gamme pour le tournage extérieur, pour le rainurage
profond (qui
permettait d’obtenir plusieurs récipients emboîtés
à partir d’une seule
ébauche), et pour la finition du fond (outil-pelle
arrondi) ; ces barres étaient
terminées en une pointe qui était enfilée dans un
gros manche de bois, long
d’environ 60 cm. Pour résister aux accoups importants qui se
manifestaient lors
du tournage extérieur de l’ébauche ou à la
rencontre de grains durs (magnétite
ou autres), le manche de bois était muni d’une encoche, dans
laquelle était
passé un anneau de corde, que le tourneur maintenait avec son
sabot.
Une autre gamme d’outils, en
forme de crochets de diverses longueurs, permettait de creuser au fond
des
rainures de manière à séparer les fonds des
marmites emboîtées ; ces
outils étaient enfilés dans des manches de bois
comportant une traverse pour
empêcher la rotation. On imagine qu’il fallait une réelle
maestria pour
exécuter ce type de tournage en aveugle, avec une grande
portée d’outil, dans
une roche pouvant inclure des nodules durs, et ceci sans casser les
minces
parois. Noter que le tourneur pouvait enfiler des cercles
métalliques de
renforcement autour de l’ébauche après avoir
terminé le tournage extérieur.
Tout ce travail était
effectué à sec (l’arrosage de l’outil n’aurait-il pas
facilité le
tournage ?), et dégageait une abondante poussière
grise : celle-ci
était sans doute peu favorable à la santé des
poumons, mais les tourneurs
assuraient qu’elle guérissait les blessures ouvertes (elle
pouvait
effectivement être riche en talc).
Ensuite venait le travail de cerclage, qui permettait de suspendre les marmites et les protéger des chocs ; les bandes de fer doux ou de cuivre étaient cintrées sur l’enclume, exactement à la forme de la marmite, et rivetées entre elles : deux des bandes verticales dépassaient et étaient percées pour passer l’anse.
Une assez grande variété de
récipients, appelés de noms divers selon les dialectes
locaux (lavezzi,
lavessi, lavesg, lavec, lévéc’…) étaient
réalisés par tournage :
- marmites de diverses
tailles : les plus grandes pour la soupe, la polente,
l’ébullition de
l’eau, les plus petites pour le lait ou le café. Il était
recommandé de les
imperméabiliser avec du blanc d’œuf, puis de les huiler à
l’intérieur comme à
l’extérieur avec de la graisse pendant plusieurs jours. La
marmite était alors
chauffée à feu doux les premières fois, et
refroidie lentement. En cas de fente
ou de casse elle était réparée en perçant
de petits trous le long de la fente :
on enduisait la fente de blanc d’œuf et de chaux éteinte, et
l’on recousait
avec un fil fin de fer ou de cuivre.
- récipients à couvercle,
à
paroi épaisse et cannelée, sans cerclage (furagn)
pour conserver le
fromage, le beurre, la viande salée, le sel, le sucre ou le
tabac ; le
plus grand exemplaire connu a un diamètre de 79 cm et une
hauteur de 68 cm.
- soupières à pâtes, avec
pied et double rebord (bièla de gnoch),
- petit four à pain, boite
ellipsoïdale en deux parties égales, où l’on cuisait
le pain à base de maïs (padela
del cic’),
- les verres, tasses et
assiettes,
- les poêles de cuisine à
bois (fond et parois, le sommet et l’avant étant en fonte) et
les poêles de
chauffage.
4 - Situation actuelle
En septembre 1999, j’ai
visité le Valmalenco pour vérifier ce qui restait de
cette activité&
millénaire ; une douzaine d’années auparavant,
j’avais remarqué à Franscia
une boutique présentant toutes sortes de vaisselles en pierre
ollaire, mais
elle a disparu de nos jours. On nous a assuré que l’artisanat de
la pierre
ollaire de cette vallée, était le seul restant en Italie,
et peut-être dans le
monde.
Nous avons visité la
carrière de Pirlo, qui se trouve sur un éperon
rocheux à l’altitude
+1600 m environ au dessus de Chiesa Valmalenco, on n’y accède
que par de petits
sentiers forestiers ; il faut compter une heure et demi par les
alpages de
Alpi Lago (dont la route privée est interdite au public) ou une
heure à partir
de la route forestière de Primolo. La seule carrière
active est celle de la famille
Gaggi : à partir de la plateforme, un plan incliné
puis une galerie (50 m
au total) s’enfoncent vers une petite chambre, où le
découpage se fait au fil
hélicoïdal (une rareté de nos jours), ou avec des
trous rapprochés forés au
marteau pneumatique. Les blocs d’un quart de mètre cube sont
tirés sur le sol
du plan incliné au moyen d’un câble passé dans un
trou, et tiré par un treuil
électrique. Sur la plateforme se trouve une scie à
câble diamanté d’un mètre de
diamètre, avec laquelle sont découpées des
ébauches de la taille d’un pavé et
des plaques de 3-4 cm. Un groupe générateur fournit le
courant pour le treuil
et la scie. L’extraction et le sciage sont assurés par deux
hommes, qui vivent
dans une maisonnette en contrebas, sans électricité ni
chemin d’accès ;
ils exploitent pendant l’été seulement, cette
carrière n’étant pas envahie par
l’eau. La roche est de couleur verte (chloritoschiste), montre une
schistosité
ardoisière et de gros grains de magnétite.
En l’absence de chemin
d’accès, la production est descendue jusqu’à
proximité de Chiesa par un
téléphérique rudimentaire, avec un câble
porteur, et un câble tracteur relié à
une petite benne, et actionné depuis le haut par un treuil.
Au voisinage on remarque
plusieurs entrées de galeries abandonnées, et une autre
plateforme en
contrebas, qui a été délaissée depuis
plusieurs années par la famille Bagioli.
Dans le torrent abrupt descendant vers Chiesa se trouvent plusieurs
ateliers
anciens de tournage, que nous n’avons pas vus, mais qui seraient encore
en état
de faire des démonstrations.
La carrière de Valbrutta
se trouve en contrebas de Campo Franscia, au débouché
d’une gorge du torrent
Largone ou Agnello : on y voit une exploitation active de Serpentino,
schiste chloriteux très exploité actuellement dans tout
le Valmalenco, et à sa
droite un filon de stéatite grise dans lequel se
découpent les entrées de
plusieurs galeries anciennes. Cette stéatite n’est plus
utilisée comme pierre
ollaire depuis des années.
Au voisinage nous avons
visité l’atelier de tournage de Tarcisio Bagioli, qui dispose
d’un tour
traditionnel, autrefois hydraulique mais maintenant
électrifié, ainsi que d’un
ancien tour à métaux aménagé pour la pierre
ollaire. M. Bagioli est maintenant
en retraite, ses fils n’ont pas voulu apprendre le métier. Il a
bien voulu me
faire une démonstration avec son ancien tour ; les outils
sont du modèle
traditionnel, il les a forgés dans de gros fers à
béton et les a équipés de
pastilles au carbure de tungstène. Il continue à utiliser
dans sa cuisine un
poêle en stéatite et des marmites en pierre ollaire, mais
a cessé toute
activité.

Fig. 6 - L'atelier de tournage de T.
Bagioli à Valbrutta
Fig. 7 - T.
Bagioli devant son atelier

Fig. 8 - Le
tour traditionnel de T. Bagioli, actuellement équipé d'un
moteur électrique

Fig. 9 - Tour
à métaux équipé pour la pierre ollaire
Fig. 10 -
Outils traditionnels de T. Bagioli

Fig. 11 - Les
derniers récipients tournés par T. Bagioli, en
stéatite grise ou chloritosciste vert
Deux boutiques vendent à
Chiesa des objets décoratifs en pierre ollaire verte, la seule
encore exploitée
à Pirlo ; elles sont tenus par les familles Gaggi et
Bagioli, qui extraient
et travaillent cette roche depuis de nombreuses
générations : un acte de
1717 indique l’achat d’un tour par Giovanni Gaggi. Les articles
culinaires sont
en nombre restreint, il s’agit surtout de sculptures et de
gravures ;
l’aspect de surface est amélioré par ponçage,
cirage ou vernissage, alors que
les anciens articles culinaires étaient livrés bruts de
tournage. Trois autres
artisans existeraient à Sondrio (Mattioli, Minocchi et Palmieri).
Dans le musée aménagé
à
Chiesa dans l’ancienne église St Jacques et Philippe (ouvert
seulement le
samedi de 17 à 19 h) on peut voir un tour hydraulique du XVIIe
siècle, avec ses
outils et une collection de poêles et de marmites.
Ainsi la production de pierre ollaire du Valmalenco n’est plus maintenue que par une seule exploitation assez rudimentaire, la fabrication d’articles culinaires est devenue confidentielle, et remplacée par des objets décoratifs gravés ; il n’est guère facile aujourd’hui d’équiper sa cuisine et sa table de vaisselle de pierre, à l’exemple des Ducs de Toscane et du cardinal Durini, si l’on souhaite éliminer les poisons des nourritures modernes.
Références
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Carta Geologica d’Italia 1/100 000, n° 18, Sondrio
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De Capitani L. et al., 1981, Metallogeny of the Valmalenco metaophiolitic complex, Central Alps, Ofioliti, 6/1, p. 87-100
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Perrier R., 1995, Les marbres verts du Val d’Aoste, Le Mausolée, 4/95, p. 58-71
Perrier R., 1996, Les marbres rouges de type Levanto, Le Mausolée, 8/96, p. 62-71.