Les marbres verts du Val d'Aoste

PERRIER R., Le Mausolée, n° 704, avril 1995, p. 58-71

La petite Région Autonome du Val d'Aoste, dans la partie des Alpes Italiennes située entre les Alpes Grées (Grand Paradis) et la chaîne Pennine (Cervin), fournit la plus importante production mondiale de marbres verts, largement diffusés dans le monde sous les noms de Verde Alpi, Verde Patrizia, Verde Issogne, Verde Aver, Verde Frayé, Verde Issorie, Verde Gressoney, et quelques autres roches ornementales (gneiss à grenats Verde Montey, pierre de Cogne, lauses de Morgex).

Les "marbres verts" sont constitués de serpentine et présentent un aspect bréchique, avec des blocs verts plus ou moins sombres entourés de filonets blancs ou vert clair. Ce sont en réalité des roches silicatées magnésiennes, provenant du métamorphisme de roches ultrabasiques (péridotites) ; ces roches sont des serpentinites. Bien que les serpentines soient des minéraux tendres, les blocs doivent être sciés à la grenaille à cause de la présence de minéraux plus durs.

D'autres régions des Alpes italiennes produisent des serpentinites, comme Cesana Torinese et Acceglio au Piémont, Gènes (Polcevera) et Levanto dans les Apennins ; les anciennes carrières de Toscane, citées par Dumon (1971-1974) sont abandonnées. La France en a extrait dans les anciennes carrières  de Savoie (Longefoy, Bessans, Termignon), du Queyras (Saint Véran et Maurin), et de Corse (Verde Stella d'Erso et Vert du Bevinco), toutes situées dans la même zone d'affleurements des Schistes Lustrés alpins.

Le principal concurrent des marbres verts du Val d'Aoste est la Grèce, surtout avec l'île de Tinos et accessoirement la Thessalie, la Turquie (Maden, rouge ressemblant au Rosso Levanto), la Norvège (Lilleberg),  l'Inde, Taiwan (Yuli green), le Japon et Cuba. Le Guatemala produit même un "Vert Gressoney" !

Le Val d'Aoste est la plus petite province de l'Italie, avec 3262 km2 et environ 150 000 habitants seulement. Géographiquement elle correspond au bassin de la Doire Baltée (Dora Baltea) et de ses affluents, alimentés aujourd'hui par la fusion des glaciers alpins, et profondément creusés aux époques glaciaires. Un cirque de montagnes célèbres entoure le bassin  : Chaîne Pennine au Nord, avec le Mont Rose (4633 m) et le Cervin (4478 m), massif du Mont Blanc à l'Ouest (4810 m), Massif du Grand Paradis (4061 m) au Sud. La difficile traversée des Alpes a longtemps isolé les valdotains de la Suisse (col du Grand Saint Bernard, 2473 m) et de la Savoie (col du Petit Saint Bernard, 2188 m), aucun tunnel ferroviaire n'a été percé ; c'est seulement le tunnel routier du Mont Blanc (1965), qui l'a relié avec la vallée de Chamonix, et celui du Grand Saint Bernard avec le Valais suisse.

Fig. 1 - La vallée de Gressonay

Les premiers emplois connus des roches du Val d'Aoste sont les haches en jadéite, produites dans la vallée de St Marcel, et retrouvées au Valais. Les romains tentent au IIe siècle avant J.C. de pénétrer la vallée en vue d'établir des voies transalpines : ils se heurtent à la population des Salasses, qui prétendaient imposer des péages ; Auguste  ordonne une campagne qui se termine par la vente de 36000 Salasses comme esclaves (-33). Il fait construire, au carrefour stratégique des vallées conduisant au Grand et au Petit Saint Bernard, la ville fortifiée d'Augusta Pretoria (devenue Aoste) avec une enceinte rectangulaire de 566 x 730 m ;  l'extérieur des murs est revêtu de travertin extrait de la Doire Baltée. Les principaux monuments (Portes, Théâtre...) sont construits en conglomérat à ciment siliceux, provenant également du Quaternaire de la Doire, avec des revêtements en calcschistes de Villeneuve. Cette dernière pierre sert également au dallage des rues et à la gravure de plaques. Dans les maisons les plus riches, des marbres polychromes d'importation sont employés en dallages. Une voie dallée accessible aux chars, avec des ponts de pierre, franchit le petit Saint Bernard, le passage du Grand Saint Bernard est dallé.

Après les premières invasions (Ostrogoths, Lombards), le Val d'Aoste appartient aux royaumes mérovingiens, à l'Empire de Charlemagne, puis au Royaume de Bourgogne ; vers 1204 il passe aux contes de Savoie, et restera lié à la Maison de Savoie jusqu'à la chute de la Monarchie italienne en 1946. De la fin du Moyen Age subsistent de nombreux châteaux féodaux (112) construits en pierres locales. A cette époque la vallée était renommée pour ses exportations de meules à grains vers la plaine du Pô, elles étaient commercialisées à Vercelli. De nombreuses églises romanes sont construites, qui souvent réemploient des blocs romains ; quelques chapiteaux sont sculptés en marbre (cloître de Saint Ours), mais l'ornementation des églises fait surtout appel aux sculptures sur bois.

En 1563 les ducs de Savoie transfèrent leur capitale de Chambéry à Turin, et s'efforcent de rogner les privilèges locaux, tels les exemptions d'impôts. La France envahit la vallée  sous Louis XIV en 1691 et 1704-1706. On mentionne au XVIIIème siècle  l'exportation de récipients en pierre ollaire. Sous la Révolution, les troupes françaises sont arrêtées par les troupes piémontaises en 1794, jusqu'à ce que Bonaparte soit nommé à la tête des armées : en 1796 le roi de Piémont est contraint de céder Nice et la Savoie. Au printemps 1800 Bonaparte, en route vers Marengo, franchit le Grand Saint Bernard avec son artillerie et repousse les autrichiens malgré la formidable défense du Fort de Bard. Redevenus piémontais, les valdotains doivent défendre leur langue contre les tentatives d'imposer l'italien. L'industrie du fer se développe à partir de centaines de mines de magnétite (associée aux serpentinites), jusqu'à ce qu'elle soit mise en difficulté par la politique libérale de Cavour, et par la déforestation qu'elle nécessite. La mine de Cogne était la plus importante, et n'a cessé sa production qu'en 1979.

Au tournant du siècle, une voie ferrée est construite entre Aoste et Ivrea (1886), favorisant l'immigration italienne, des routes établies dans les cols alpins (Petit St Bernard en 1872, Grand St Bernard en 1905). Des usines hydroélectriques s'installent sur tous les sites convenables, le tourisme débute  avec les villes d'eaux (Courmayeur, Pré Saint Didier, Saint Vincent) et la pratique du ski se développe après 1918. Le régime fasciste tente l'éradication totale du français ; à sa chute quelques mouvements réclament le rattachement à la France, mais De Gaulle, sans penser au creusement possible du tunnel du Mont Blanc, trouve la région trop isolée.

Le statut de Région Autonome date de 1948 : il établit un Parlement Régional, un Président de Junte Régionale, qui choisit se assesseurs (ministres). Il existe une douzaine de patois locaux, proches du patois savoyard (à l'exception du patois germanique de la haute vallée de Gressoney) ; français et italien sont les deux langues officielles régionales.

L'agriculture de montagne, qui permettait jadis la subsistance de la population, avec des villages habités  jusqu'à 2000 m d'altitude, est en déclin du fait du morcellement de la propriété; elle est remplacée par un tourisme très actif, avec de nombreuses stations de ski et de montagne, dont les plus célèbres sont Courmayeur, Breuil-Cervinia, Gressoney-La Trinité, Cogne...

Ce n'est qu'au début de ce siècle que sont mentionnées les premières carrières de marbres verts : en 1929 on citait une carrière à Arvier et une autre à Châtillon. Le développement de la production s'est intensifié après la seconde guerre mondiale.

2 - Géologie

Le Val d'Aoste se trouve en plein coeur de la chaîne alpine, où se sont empilées des nappes d'origine variées, ayant subi plusieurs phases métamorphiques ; très schématiquement  l'évolution des Alpes se résumer en trois phases :

 -  écartement entre le Continent européen et le Continent Adriatique ou Apulien situé sous la plaine du Pô et l'Adriatique, qui crée un bras de mer appelé Téthys. Cette extension étire la croûte continentale et finit par créer un fond de nature océanique.

- rapprochement des deux continents : la croûte océanique disparaît en grande partie (subduction) sous le Continent Adriatique, jusqu'au moment où l'océan  de la Téthys est complètement refermé.

- le rapprochement se poursuivant, les deux continents s'affrontent directement et se chevauchent, la plaque européenne passant en partie sous la plaque Adriatique. Il ne reste de l'océan de la Téthys que quelques fragments de croûte océanique, dispersés dans des nappes (surtout la nappe piémontaise des Schistes Lustrés), qui constituent les lambeaux ophiolitiques d'où sont extraites les serpentinites.

Fig. 2 - Schéma structural


  
 

Fig. 3 - Situation des carrières


   

Fig. 4 - Deux coupes à travers les Alpes, passant par le Val d'Aoste, d'après Pollino et al., in Roure (1990)

2.1 - Les nappes alpines

D'Ouest en Est, les Alpes sont divisées en diverses zones paléogéographiques, ayant chacune une évolution stratigraphique particulière au cours du Secondaire et du Tertiaire, et correspondant souvent à des unités structurales différentes. Presque toutes ces zones traversent le Val d'Aoste.

- la zone dauphinoise  (appelée helvétique en Suisse) représente la marge européenne ; le socle hercynien forme les Massifs Cristallins Externes, dont l'exemple est le Mont Blanc (formé de gneiss et de granites chloritisés jadis appelés "protogine").

- la zone de Courmayeur-Sion (zone valaisane en Suisse, sub-briançonnaise en France) est une plateforme avec des récifs et des brèches d'écroulement au Lias et au Dogger (sans doute la bordure de la plateforme briançonnaise), puis des argiles noires avec des coulées volcaniques (roches vertes du Versoyen) traduisent  une accentuation de l'extension au Crétacé inférieur. Cette zone en partie métamorphisée, a enregistré la première phase tectonique alpine au Crétacé supérieur.

- la zone briançonnaise (ou pennique, du nom du dieu celtique Penn qui était vénéré au Grand Saint Bernard) a un socle hercynien, incluant des bassins houillers, formant les Massifs Cristallins Internes, comme ceux de la Vanoise, d'Ambin et du Grand Paradis, puis une sédimentation marine peu profonde du Trias au Lias, avec ensuite une émersion au Dogger. Le Malm est formé de calcaires pélagiques (marbres de Guillestre), le Crétacé inférieur est absent, le Crétacé supérieur comporte de nouveaux calcaires pélagiques, auxquels succède un flysch noir éocène. Schématiquement la zone briançonnaise est restée une plateforme peu profonde ou émergée du Trias au Dogger, qui s'est enfoncée sous la mer alpine au Jurassique supérieur. Elle chevauche les zones précédentes le long du Front Pennique, et forme les klippes des Préalpes de Suisse, mais se trouve également renversée vers l'Est (rétrocharriage).

- la zone piémontaise représente la partie la plus profonde de la mer alpine, elle contient presque toutes les serpentinites provenant de la croûte océanique de la Téthys. On ne trouve jamais dans la zone piémontaise de coupe complète de la croûte océanique normale, telle qu'elle a été reconnue dans les grands massifs ophiolitiques du monde (Troodos à Chypre, Baer Bassit en Syrie, nappe de Semail en Oman, Bay of Islands à Terre Neuve...), soit qu'une croûte océanique complète n'ait jamais existé, par exemple parce que la Téthys n'était qu'un petit bassin n'ayant jamais évolué en véritable océan, soit que la croûte normale ait entièrement disparu par subduction, les ophiolites restantes n'étant que des écailles arrachées avec leur couverture sédimentaire.

Les roches ultrabasiques sont du type lherzolites avec orthopyroxènes (enstatite) et clinopyroxènes (diopside) : elles subsistent localement sans altération, mais plus souvent elles sont fortement serpentinisées et tectonisées, et pénétrées par des intrusions ou des filons de gabbros. Elles sont surmontées par des niveaux de basaltes en coussins ou en coulées, ou bien par des brèches, avant leur recouvrement par des sédiments pélagiques (quartzites, qui représentent d'anciennes radiolarites).

La nappe piémontaise repose sur les massifs du Grand Paradis et  du Mont Rose, qui représentent le socle de la zone briançonnaise ; elle est recouverte par la klippe de la Dent Blanche, d'origine adriatique (zones de Sesia et d'Ivrea), et par de nombreuses autres petites klippes de même origine, qui se rattachaient toutes à une seule nappe avant l'érosion.

 Les Schistes Lustrés ont subi plusieurs phases métamorphiques et tectoniques :

- charriage sur la zone pré-piémontaise au Crétacé moyen ou début du Crétacé supérieur,

- métamorphisme de haute pression / basse température  (Schistes Bleus à Eclogites) vers la fin du Crétacé supérieur, avec formation de plis isoclinaux,

- charriage sur la zone briançonnaise à l'Eocène supérieur, avec une seconde génération de plis, et métamorphisme rétrograde (Schistes Verts),

-  rétrocharriage de la zone briançonnaise sur les Schistes lustrés (Neogène?).

Les ophiolites se trouvent emballées de manière complexe dans les Schistes Lustrés ; il est possible qu'à l'exemple du Val de Susa on parvienne un jour à distinguer plusieurs unités tectoniques superposées.  On a séparé dans le Nord du Val d'Aoste :

- une unité externe (zone du Combin), qui comporte un soubassement du Permien au Lias ; elle représente selon certains auteurs la marge briançonnaise avec un métamorphisme de grade Schistes Verts, selon d'autres son origine est la zone de Sezia. (Dal Piaz et al., 1992).

-  une unité interne (Zermatt- Saas), sans autre substratum que les ophiolites, ayant subi le métamorphisme haute pression du Crétacé (Eclogites ou Schistes Bleus selon les lieux) puis le métamorphisme Schistes Verts de l'Eocène supérieur.

- la zone de Sesia est constituée de roches métamorphiques qui se rattachent à la plaque adriatique, et du massif ultrabasique de Lanzo, formé de lherzolites serpentinisées (roches ultrabasiques provenant du manteau, constituées d'olivine et de pyroxènes) dont la haute densité est à l'origine d'une forte anomalie gravimétrique. Sa mise en place a été très discutée : s'agit-il du manteau situé à la base de la plaque adriatique et remonté par failles ou diapirisme, ou bien représente-t-il un fragment de la croûte océanique de la Téthys ? On semble s'orienter maintenant plutôt vers cette dernière hypothèse, le massif de Lanzo ne se distinguant dès lors plus guère des ophiolites piémontaises. La nappe de la Dent Blanche, qui recouvre les Schistes Lustrés et ophiolites du Val d'Aoste, comporte une partie inférieure se rattachant à la zone de Sezia, et une partie supérieure assimilée à la zone d'Ivrea.

- la zone sudalpine, à laquelle appartient la zone d'Ivrea (anciennement zone "diorito-kinzigitique"), possède un socle hercynien appartenant à la plaque adriatique. Ce socle est largement chevauchant vers le Nord en Autriche (une centaine de kilomètres), formant les nappes austro-alpines mises en places au Crétacé supérieur, sous lesquelles s'ouvrent les fenêtres de l'Engadine et du Tauern ; la couverture se détache du socle et va former encore plus au Nord les Alpes Calcaires. En Italie du Nord le grand accident de la ligne insubrienne individualise les Alpes du Sud, avec un socle contenant des granites hercyniens dont certains sont exploités (Granites des Lacs) ; la couverture est plissée, mais ici avec une vergence Sud, en direction de la plaine du Pô. A l'Oligocène une phase d'extension a permis la montée d'intrusions granitiques (Adamello entre autres). Dans la région d'Aoste, le chevauchement austro-alpin n'est pas aussi grandiose, il a laissé cependant des klippes importantes, comme le sommet de la nappe composite de la Dent Blanche.

L'évolution de l'océan alpin commence par une tectonique d'extension  au Lias, avec étirement et amincissement de la croûte continentale, accompagnés de la formation de blocs basculés sur les flancs desquels la sédimentation varie rapidement. La déchirure qui a complètement séparé les continents européen et adriatique, et créé une croûte océanique, est sans doute survenue au Callovien, et s'est poursuivie jusqu'au début du Crétacé.

A l'Albien la tendance s'inverse, la croûte océanique s'enfonce sous la plaque adriatique qui se déplace vers l'Europe, l'océan se referme peu à peu tandis qu'un prisme d'accrétion se construit au front de la plaque adriatique : les sédiments de la zone piémontaise, raclés en même temps que des écailles de socle océanique, subissent un métamorphisme de haute pression / basse température, daté de 70 Ma (Sénonien), atteignant le stade des Schistes Bleus à glaucophane ou même des Eclogites. Les nappes austro-alpines se mettent en place à cette époque (avant le Coniacien). Le métamorphisme haute pression atteint jusqu'à la partie interne de la zone briançonnaise .

A l'Eocène l'océan de la Téthys a disparu, les deux continents s'affrontent : les zones internes subissent un métamorphisme normal (barrovien), qui ramène en partie les Schistes Bleus ou Eclogites dans le grade des Schistes Verts (métamorphisme rétrograde), phénomène daté de l'Eocène supérieur (35 Ma). La nappe briançonnaise chevauche à la fois vers l'Ouest et vers l'Est (double déversement). Dans les zones externes la mer subsiste, déposant une série éocène transgressive incomplète.

Après une phase d'extension pendant l'Oligocène, les mouvements se localisent au Miocène dans les zones externes :  plissements et chevauchements dans les Chaînes Subalpines (Miocène moyen), et finalement chevauchement du Jura sur le Tertiaire de Bresse au Miocène supérieur. Les zones internes se soulèvent, par suite de l'épaississement anormal de la croûte sous l'effet de la collision continentale, mouvement qui se poursuit de nos jours ; en même temps les mesures de contraintes actuelles révèlent que la chaîne alpine est encore en compression, et des séismes se produisent occasionnellement.

2.2 - La formation des serpentinites

Les serpentines sont des minéraux  verts de faible dureté (Mohs 2 à 3,5), constitués de phyllosilicates hydratés de magnésium, de formule Mg3Si2O5 (OH)4. On distingue trois formes cristallines : l'antigorite, la plus dure, en plaquettes vertes, forme de plus haute température (300-550°C)  ; le chrysotile en fibres (amiante) et la lizardite en cristaux inframicroscopiques, ces deux dernières formes apparaissant aux températures inférieures à 350°C.

Elles se forment aux dépends des péridots (olivines), parfois aussi  à partir des pyroxènes. Rappelons que la classification des roches ultramafiques (ou ultrabasiques) appelle dunites celles constituées d'olivine, harzburgites celles contenant en outre des pyroxènes orthorhombiques, wehrlites celles avec des pyroxènes monocliniques, et lherzolites les roches formées d'olivine avec des pyroxènes des deux types.

2.2.1 - Croûte océanique et ophiolites

Les roches ultrabasiques se rencontrent à la base de la croûte océanique qui se forme sur les rides médio-océaniques à partir de la fusion partielle des roches du manteau, par séparation des parties solides et recristallisation. Les nappes ophiolitiques, portions de la croûte océanique transportées sur les continents, comportent normalement la séquence suivante  :

- 9 à 12 km de péridotites, à composition alternée de dunites et de harzburgites, considérées comme le résidu de la fusion du manteau supérieur,

- 2,5 km de cumulats lités, formés de gabbros et de péridotites, sédimentés à la base de la chambre magmatique,

- 1 à 2 km de gabbros massifs, avec quelques sills de plagiogranites,

- des dykes volcaniques (1,2 km), des couches de basaltes en coussins, et finalement des sédiments marins pélagiques.

Cependant, on a observé que les péridotites du manteau peuvent venir à l'affleurement au pied des marges en extension, à la limite entre socle continental et socle océanique : sur la marge de Galice à l'ouest du continent ibérique des roches du manteau (péridotites et gabbros) forment des reliefs plus ou moins couverts de sédiments, sur plus de 250 km de long et 100 km de large. Des forages sous-marins ont exploré en 1993 ces reliefs, et rencontré des brèches à matrice de serpentine, avec des blocs de serpentinite, de lherzolites non serpentinisées, de laves et de gabbros. La formation des brèches ferait intervenir des mouvements tectoniques d'extension, l'injection de fluides et des écroulements de pentes. Ces ophiolites, formées au fond de la mer, se distinguent de celles des dorsales océaniques par l'absence  de l'épais recouvrement de gabbros, dykes et laves en coussin.

2.2.2 - La mise en place des ophiolites

Dans la théorie de la tectonique des plaques, la croûte océanique, formée sous les dorsales et constituant le tréfonds des océans, s'enfonce finalement sous une plaque continentale ou un arc volcanique (processus de subduction des marges actives), et disparaît dans les profondeurs du manteau. Cependant on observe dans beaucoup de chaînes de montagne de larges fragments de croûte océanique, que l'on appelle ensembles ophiolitiques : on doit  imaginer un mécanisme par lequel la croûte océanique est transportée sur le continent (processus d'obduction), au lieu de disparaître par dessous. Parmi les diverses solutions proposées, aucune ne fait encore l'unanimité :  rupture de la plaque océanique plongeante, par exemple le long d'un arc ou d'une dorsale, ou sa délamination, et chevauchement sur le bord de la marge active au cours de la fermeture de l'océan. Mais on n'a jamais encore observé d'obduction actuellement active, et ces mécanismes restent hypothétiques.

2.2.3 - Le problème de la serpentinisation

L'olivine se transforme en serpentines et brucite Mg(OH)2 par absorption d'eau : la densité s'abaisse de 3,3 à 2,55, d'où une augmentation de volume (25 à 53 % ). On discute encore beaucoup du lieu s'effectue la transformation : dans la plaque océanique, au fond de l'océan, lors de la mise en place, ou après la mise en place des nappes?

Quand les olivines contiennent du fer (fayalites) et que de l'oxygène est présent, il se forme de la magnétite  Fe3O4  : elle constituer des gisements de fer, ou se trouver disséminée dans la serpentinite. Ce minéral a une dureté nettement supérieure (5,5) à celle des serpentines ; de plus on trouve fréquemment de la chromite, dont la dureté est similaire, ce qui explique que le sciage des serpentinites puisse être plus difficile que celui des marbres.

On observe habituellement dans les serpentinites un réseau de filonets blancs, évoquant parfois les écailles d'une peau de serpent (d'où leur nom) : ils sont constitués de carbonates, comme la calcite, mais aussi la dolomite et la magnésite. 

Une autre transformation (rodingitisation), attribuée à des apports de calcium, se traduit par des filons ou des enclaves de couleur rose ou vert clair, contenant des grenats (dureté  6,5 à 7,5). On observe divers filons de rodingite dans le Valtournenche au niveau du tunnel de Perreres.

La serpentinisation pourrait se produire dans le plancher océanique quand les péridotites encore chaudes sont pénétrées par l'eau de mer (métamorphisme océanique). Bien que les forages sous-marins n'aient jamais atteint encore les péridotites à la base de la croûte océanique, on a rencontré des serpentinites directement au fond d'océans, par exemple au large de l'Espagne (ride de Galice), dans les rifts, le long de failles transformantes ou dans des diapirs :  dans ces cas la serpentinisation semble survenir au fond de la mer, là où les roches du manteau sont dénudées par une expansion très rapide, ou bien le long de fractures.

On a également constaté une serpentinisation active dans des massifs ophiolitiques de surface, depuis longtemps émergés : les eaux issues de ces massifs sont basiques et contiennent du calcium, ce seraient des serpentines de basse température (chysotile et lizardite), à l'origine de la structure maillée.

2.2.4 - Serpentinites bréchiques et ophicalcites

Les serpentinites montrent très fréquemment un aspect bréchique, avec un réseau de filonets de carbonates ou de serpentine : on peut supposer que cette bréchification est d'origine tectonique, soit par compression lors de la mise en place des nappes ophiolitiques, soit par extension au pied des marges passives, on suspecte également une fracturation par des fluides chargés en carbonates.

Cependant, depuis quelques années des chercheurs ont observé au sommet des ophiolites alpines et apennines des niveaux de brèches situés au sommet de la série de serpentinites massives, juste sous des sédiments pélagiques ou sous des couches de basaltes : ces brèches sont crées par altération de serpentinites au fond de la mer, ou sont franchement d'origine sédimentaire, elles sont dénommées ophicalcites.

 En Suisse, dans les Grisons près de Davos, les péridotites ou serpentinites sont recouvertes de brèches à ciment carbonaté: les péridotites serpentinisées passent à des ophicalcites, recouvertes de radiolarites ou de sédiments pélagiques calcaréo-silteux.

Les ophiolites du Mont Genèvre, à cheval sur la frontière franco-italienne, produisent une serpentinite au dessus de Cesana Torinese.  Le serpentinites massives à lentilles de gabbros passent à une brèche à éléments serpentiniques, puis viennent d'épaisses laves en coussins, des radiolarites oxfordiennes, des calcaires marmorisés (Tithonique-Néocomien), puis des calcaires et schistes argileux. Dans cette dernière série des sables sédimentaires constitués de débris de serpentine ont été reconnus, ainsi que des blocs de gabbros serpentinisés en surface et  plus ou moins étirés, interprétés comme des olistolites.

Fig. 5 - Reconstitution du dépôt de brèches ophiolitiques près de Levanto, d'après Cortesogno et al. (1981)

Mais c'est surtout dans l'Apennin de Ligurie, entre Levanto et le col du Bracco, que les ophicalcites jurassiques ont pu être étudiées avec le plus de détail, grâce à un métamorphisme de très faible grade et une tectonisation modérée (Cortesogno et al., 1981 et 1987). Les serpentinites massives (avec parfois des gabbros) ont une surface irrégulière, elles passent graduellement à la Brèche de Levanto, connue commercialement comme Rosso Levanto (fig. 5), par fracturation progressive et pénétration dans les fentes de débris de carbonates et de serpentine (filons clastiques). L'extérieur des éléments de serpentine prend une teinte rouge, par transformation de la magnétite en hématite, il existe aussi des filons à remplissage hydrothermal, et des dépôts de pyrite : les auteurs interprètent donc cette altération comme un métamorphisme hydrothermal sur le fond océanique en milieu oxydant. Au dessus vient une brèche typiquement sédimentaire (brèche de Framura) avec éléments de serpentinite (certains atteignant une centaine de mètres), de basaltes, des sables constitués de débris de serpentine : il s'agirait d'un dépôt sédimentaire sur les flancs de reliefs sous-marins accentués. La brèche de Levanto, souvent prise comme type des ophicalcites, s'est formée par fracturation d'un substrat déjà serpentinisé (métamorphisme océanique) ; l'altération s'est propagée du fond de l'océan vers le bas, dans un milieu très fracturé et à relief accentué, avec pénétration de calcite ou débris de serpentine dans les fractures. L'action d'eaux surchauffées est probable dans la formation de l'ophicalcite, vu l'association de minéraux hydrothermaux, mais n'est pas obligatoire pour toutes les ophicalcites.

D'autres exemples de brèches ophicalciques reposant sur un substrat serpentinisé, et recouvertes de sédiments pélagiques sont connues dans le massif d'Antalya en Turquie , et dans celui de Baer Bassit en Syrie. Dans ce dernier cas, la périphérie des blocs est rougie par de l'hématite, et des calcaires micritiques à foraminifères pélagiques pénètrent entre les blocs. Le dépôt de la brèche serpentinique rouge de Maden, entre Elazig et Diyarbakir dans la chaîne du Taurus, vendue sous le nom de Rosso Levanto Turchia, est sans doute à comparer avec celui de la brèche de Levanto.

En conclusion, la distinction entre serpentinites bréchiques et ophicalcites peut s'avérer délicate, puisqu'elle dépend de leur mode de gisement et de la nature du ciment. Il est proposé provisoirement de distinguer :

- les brèches serpentiniques tectoniques : serpentinites massives tectonisée, les éléments sont uniquement des fragments de serpentine, le ciment ne contient pas d'apports étrangers.

- les ophicalcites (exemple de la brèche de Levanto) : les éléments de serpentine doivent s'assembler entre eux comme dans le cas précédent, n'ayant subi aucun déplacement important, mais le ciment contient des éléments étrangers (micrite pélagique, microfossiles éventuels, sable serpentinique..).

- les brèches serpentiniques sédimentaires : les éléments de serpentine ont été déplacés, par exemple par gravité sur les pentes sous-marines, il s'y adjoint des fragments de roches étrangères, comme des basaltes et des sédiments. Le ciment comprend des fragments lithiques divers, dont des sables serpentiniques, des fragments volcaniques et des indices de sédiments marins (foraminifères, radiolaires...).

On ne confondra pas les ophicalcites avec les marbres à serpentine, qui proviennent du métamorphisme de calcaires dolomitiques ou dolomies (avec formation de silicates, rétrométamorphosés ensuite en serpentine), ni avec les marbres à silicates, de même origine mais dans lesquels les silicates (diopside, chlorite, épidote...) sont restés inchangés.

     3 - Les carrières du Val d'Aoste

Nous décrirons ici d'Ouest en Est les exploitations de roches ornementales du Val d'Aoste visitées en août 1994.

3.1 - Lauses de Morgex

Les édifices du Val d'Aoste, tant publics que privés, sont tous couverts de lauses. Les exploitations ont été nombreuses dans les temps passés, celle de Morgex reste la seule en activité. Le gisement est une bande étroite passant juste au Nord de la Testa d'Arpy (2022 m), descendant vers Morgex et se poursuivant sur la rive gauche de la Doire Baltée (carrières abandonnées près de Villair) et jusqu'en Suisse où elles auraient été autrefois exploitées. En Savoie l'affleurement se poursuit dans la vallée des Chapieux.

Sur une dizaine de carrières actives jadis près d'Arpy (alt. 1700 m), seule subsiste la carrière Guiliani, qui doit être fermée et rebouchée en 1995. Le niveau exploité, épais de 4 à 7 m, est un calcschiste avec petits lits de quartz et de muscovite, avec en outre des feldspaths et de la pyrite. Il appartient à la série du Crétacé inférieur ("urgonien") de la zone de Sion-Courmayeur. Les couches ayant un pendage de 50 à 60° vers le SE, la carrière est une tranchée étroite, profonde d'une trentaine de mètres ; en plus de l'enlèvement des calcschistes inutilisables du toit, l'exploitant  doit déblayer une dizaine de mètres de moraine, ce qui rend l'exploitation coûteuse. L'extraction, autrefois faite par mines, l'est maintenant  au câble diamanté pour les coupes primaires. Les plaques sont clivées manuellement en lauses de 2,5 à 4 cm pour les toitures, les épaisseurs inférieures et supérieures servent de dallages. Actuellement la carrière Giuliani est exploitée par sept associés, tous égaux de droit, elle fournit environ 1000 t/mois, ce qui représente seulement 10 % des besoins de la vallée, où la couverture de lauses est obligatoire pour toutes les constructions : le complément est fourni par les quartzites de Barge et de Luzerna (Piémont), par les schistes de Bergamo (ils se reconnaissent par une teinte rouille formée en quelques années), et même des quartzites d'Alta en Norvège.

Une centaine de mètres plus haut, se trouve une grande carrière en cours de comblement : elle a été abandonnée il y a une quinzaine d'années à la suite d'un éboulement, causé par des fractures de décompression parallèles à la pente (fig. 8). Les terrains appartiennent à la commune de Morgex, qui gagnée aux idées des verdi, s'est inquiétée des talus de déblais visibles en contrebas des carrières et a décidé d'arrêter toute exploitation et de tout reboucher, malgré le charme que donnent ces lauses aux villages et châteaux du Val d'Aoste.

Au dessus de Breuil-Cervinia, un quartzite du Trias (zone du Combin) a été extrait  jusqu'à une époque récente : un ancien carrier nous a expliqué que le quartzite était facile à cliver en lauses de 2 cm, la carrière se trouvait sur un éperon, au pied d'une paroi. L'exploitation n'aurait pu se poursuivre qu'en souterrain, dans des condition incompatibles avec la vocation hautement touristique du massif du Cervin.

Fig. 6 - Carrière Giuliani produisant les lauses de Morgex, elle doit cesser son activité prochainement

   

Fig. 7 - Stock de lauses de Morgex, face au Mont Blanc (dans les nuages)

   

Fig. 8 - Ancienne carrière de lauses de Morgex, montrant des fractures de versant qui ont causé mort d'homme : elles sont imputables à la décompression des terrains suite à la fusion des glaciers

Fig. 9 - Couverture typique en lauses du Val d'Aoste

   3.2 - La pierre de Villeneuve

Elle a été employée dès l'époque romaine, fournissant des éléments de la construction d'Augusta Pretoria, et a même été expédiée jusqu'à Rome. La carrière se trouve sur un éperon entre le cimetière de Villeneuve et l'ancien château de Castel Argent. De nombreuses anciennes maisons et églises d'Aoste sont construites avec cette pierre, notamment l'Hôtel de Ville. La date 1492 a été trouvée sur une croix gravée dans la carrière, selon M. Guglielminoti, dont le grand-père avait pris en charge l'exploitation vers 1895. Faute de route d'accès, les blocs étaient descendus sur des traîneaux sur une piste empierrée en forte pente ; elle a été arrêtée en 1965. Malgré les besoins de la restauration, M. Guglielminoti ne parvient pas à obtenir la réouverture, qui demanderait la création d'une petite route.

L'analyse pétrographique indique 73 % de carbonate, 18 % de quartz, 8 % de mica, plus albite, chlorite, minéraux opaques ; on remarque de nombreuses lentilles blanches de quartz. Il s'agit d'un calcschiste métamorphique, appartenant à la nappe des Schistes Lustrés.

Non loin de là, entre les villages de Sarre et de St Pierre, deux roches ont été extraites du Quaternaire de la vallée de la Doire :

- un onyx calcaire jaune-ambré, qui se trouvait en blocs d'une taille maximale de 1,5 m :  son origine est inconnue, peut-être des remplissages de cavernes dans un massif calcaire détruit par l'érosion plus en amont.

- un travertin jaunâtre et spongieux, qui a servi aux Romains pour les remparts d'Aoste.

3.3 - La pierre de Cogne

Dans la vallée de Cogne, 1,5 km en amont de Vieyes (commune d'Aymaville), se trouvent deux carrières extrayant la pierre de Cogne, appartenant à l'entreprise Guglielminoti et à la société Pierre de Cogne. Les carrières se trouvent au fond de la gorge, de part et d'autre du torrent, entre des versants escarpés. Il s'agit d'une roche schisteuse, avec une schistosité pendant à 70° et montrant quelques ondulations. La carte géologique (Elter, 1987) place cette formation dans les "gneiss oeillés associés aux métadiorites" du massif dioritique du Valsavarenche, constituant du massif du Grand Paradis (socle de la zone briançonnaise). Selon la teinte et le grain, on sépare les bancs de pierre de Cogne (grise, à grain fin) et de pierre de Vieyes (plus claire, légèrement verte, à plus gros grain et à paillettes micacées). Selon l'état de la fracturation, on produit des blocs ou des moellons.

Fig. 10 - La carrière de pierre de Cogne, au fond d'un torrent encaissé ; son expansion est limitée par le parc naturel du Grand Paradis, dont la limite est toute proche

3.4 - Les serpentinites

Les marbres verts proviennent de lentilles d'extension limitée ou de massif plus importants, disséminés dans la nappe des Schistes Lustrés. Les plus anciens témoins d'exploitation sont les pierres à meules que l'on trouve sur le Mont Barbeston (2482 m), datant peut-être du Moyen Age. C'est seulement dans les années 20 que les premières carrières sont ouvertes, les gisements ayant été découverts par des marbriers de Carrare. L'Annuario de 1929 ne cite que les carrières  d'Arvier et de Châtillon, elles ne se sont multipliées qu'après la dernière guerre.

La carrière d'Arvier, qui fournissait le Vert Jade a été fermée en 1992 ; la carte géologique ne mentionne pas d'affleurements de serpentinites, peut-être s'agissait-il de blocs entraînés par le grand glissement de la rive gauche de la Doire.

Au dessus d'Aoste la carrière Vivoti, près du village de Pleod, domine la ville à 850 m d'altitude : malgré sa petite taille, elle produit diverses variétés (Verde Alpi fiorito, Verde Aosta, Verde tipo Issorie). Il s'agit de boules d'une vingtaine de mètres de diamètres englobées dans les Schistes Lustrés. La pente est raide, la carrière manque d'espace et domine des maisons récentes.

Dans la commune de Verrayes trois carrières sont actives au dessus du village de Vencovere :

- la plus occidentale est la carrière Foudon, qui donne le Verde Golette. C'est une serpentinite bréchique formant un relief en partie enterré sous la moraine glaciaire. Toutes les coupes et l'équarrissement sont faits au câble diamanté, produisant des blocs de 6 à 8 m3.

- au centre, près du col situé au Nord du Mont Ander, se trouve la grande carrière Menegoni-Andreini, fournissant le Verde assoluto. Malgré l'accueil peu amène de M. Menegoni, j'ai pu la visiter : le front, ayant atteint une cinquantaine de mètre de haut, est devenu dangereux, aussi la reprise de la carrière est en cours à la partie supérieure. La serpentinite massive est d'un bleu vert  très sombre : une petite carrière abandonnée en contrebas près d'une bergerie montre la même roche avec un filon clastique, à remplissage conglomératique (éléments de serpentinite et de marbre blanc).

- à l'Est, dans les pentes de la Cima Longhede (contrefort du Becca d'Aver) se trouve une ancienne grande carrière souterraine, qui donnait le Verde Aver, à grands blocs vert sombre dans une matrice vert clair. La partie supérieure est en cours de reprise à ciel ouvert par l'entreprise précédente.

Dans les pentes au dessous de Verrayes se trouvent les restes de diverses carrières, qui extrayaient des blocs flottant dans un grand glissement de versant, certaines produisent encore des serpentinites concassées  pour la fabrication de marbres reconstitués.

Fig. 11 - Basculement au vérin dans la carrière de Verde Golette à Verrayes

Fig. 12 - Ancienne carrière de Verde Aver à Verrayes

   

Fig. 13 - Filon sédimentaire dans la carrière de Verde Assoluto à Verrayes

Plusieurs carrières sont actives sur la commune de Saint Denis, au dessus de Chambave, à assez grande distance du chef-lieu :

-  la carrière Menegoni à Raffort, 1,6 km à l'Est de ce village, est accessible à partir du château de Cly. La partie Ouest, plus ancienne, produisait le Verde antico, brèche sédimentaire qui inclue des blocs de marbre blanc, de quelques centimètres à deux mètres de diamètre. Il évoque effectivement le Vert Antique de Larissa en Thessalie (Grèce). Dans la partie Est est produit le Verde Chiesa, dans une boule de plus de 20 m de diamètre, à structure massive, qui apparaît englobée dans la brèche sédimentaire.

- la carrière Furrer de Blaves domine Châtillon à l'altitude 1057 m, l'accès se fait non pas par Châtillon mais par une route forestière partant du village de Plau. Il s'agit d'une grande fosse, profonde de 30 m ; la partie NW, anciennement sciée au câble hélicoïdal, montre une brèche tectonique à la base, et au dessus d'une discontinuité (surface de ravinement) des brèches finement litées, à éléments centimétriques, qui sont sans doute d'origine sédimentaire. Les deux variétés, pourtant assez différentes, sont appelées Verde Saint Denis.

Fig. 14 - Carrière de Verde Chiesa à Saint Denis : grosse boule de serpentinite sombre entourée d'une brèche sédimentaire


   Fig. 15 - La carrière de Blaves, au dessus de Châtillon, produisant le Verde Saint Denis

   

Fig. 16 - Superposition d'une brèche sédimentaire sur une brèche tectonique dans la carrière de Blaves, par l'intermédiaire d'une surface de ravinement

Fig. 17 - Détail de la brèche sédimentaires de la carrière de Blaves

   Sur la commune de Châtillon se trouvent trois carrières :

- La carrière Farys se trouve sur le versant gauche du Valtournenche, non loin de la carrière de Blaves, au pied d'une grosse barre de serpentinite bréchique ; l'exploitation, commencée à ciel ouvert, se poursuit en galeries, ce qui parait une bonne solution, je n'ai pu la visiter du fait des congés. Elle produit le Verde Saint Denis. En contrebas, au pied d'un grand talus d'éboulis et non loin de la route de Valtournenche, la petite carrière de Ce de Val a exploité un petit bloc éboulé de 8 m de haut seulement, et a été arrêtée sans doute à cause de l'importance de la découverte (plus de 50 m d'éboulis peu stables) ; entre la route et la rivière, d'autres blocs éboulés montrent des traces d'exploitation.

- Sur la rive gauche du Valtournenche, la carrière de Cret Blanc est accessible par une petite route quittant la vallée 700 m avant la centrale hydroélectrique de Covalou. Le Verde Issorie est une brèche tectonique, comme la précédente, avec des éléments anguleux d'une dizaine de mètres ; elle est handicapée par une fracturation excessive.

A Verres, ne subsiste que la carrière de Fleuran (entreprise Calvasina) : située sur la rive droite de la Doire, elle produit le Verde Issogne, avec des blocs sombres à contours arrondis, atteignant un mètre de long, flottant dans une matrice plus claire et alignés selon une direction préférentielle.

Fig. 18 - Carrière de Fleuran, qui produit le Verde Issogne

   

Fig. 19 - Autre vue de la carrière de Fleuran montrant l'allongement des blocs de serpentinite sombre, et l'altération orange des filons de carbonates

La vallée de Gressoney, au pied du massif du Mont Rose, possède actuellement trois carrières, localisées entre St Jean et La Trinité, sur la commune de Gressoney-Saint Jean.

- La première en montant est celle de Castel, appartenant à l'entreprise Verde Alpi : le gisement est une boule de 18 m de haut sur 40 m de long environ, assez fracturée, qui sera bientôt épuisée.

- La seconde, au dessus du village de Ciaken, est exploitée depuis la dernière guerre par l'entreprise Ugo en une vaste carrière souterraine. Le gisement est aussi une lentille, mais de plus grande taille, emballée dans les Schistes Lustrés. Les chambres atteignent 15 m de haut ; malgré la minceur de certains piliers, le plafond a très bien tenu, trois fractures seulement ont été rencontrées. On commençait à creuser deux galeries à 5 ou 6 m sous le toit du massif de serpentinite, qui étaient réunies par une galerie transversale. Une coupe horizontale était faite au toit par le fil hélicoïdal. Puis l'on fonçait des puits sur un à deux mètres, qui permettaient une seconde coupe horizontale, légèrement inclinée pour donner une dépouille ; cette masse était alors subdivisée par des coupes verticales entre galeries, toujours au câble hélicoïdal. Les puits étaient ensuite approfondis par paliers successifs, en enlevant chaque fois une tranche horizontale, ceci jusqu'au plancher. Malgré le travail en souterrain, l'extraction était arrêtée à cause du gel pendant cinq mois d'hiver. A un certain point, il a fallu changer l'orientation des galeries, car la limite de la lentille avait été atteinte ; l'extension totale de la lentille ne semble pas avoir été évaluée par des sondages carottés. Actuellement l'exploitation se poursuit quelque peu en souterrain, mais surtout à l'extérieur, avec le câble diamanté. L'avantage de l'exploitation en souterrain est que l'on s'éloigne des fractures de versant, et que la roche est plus saine en profondeur.

- La troisième carrière, un peu plus en amont sur le versant gauche de la vallée, est actuellement arrêtée, pour cause de changement de propriétaire.

La pierre ollaire, sans doute une variété de stéatite (talc) associée aux serpentinites, était autrefois appréciée pour la fabrication de marmites, de poêles, et même d'encadrements de portes, elle se trouvait en blocs épars dans la vallée de la Doire ; une exploitation subsisterait à Saint Jacques dans la vallée d'Ayas, fabriquant de petits objets.

3.5 - La pierre de Courtil

La carrière se trouve 400 m au SW du Col de Courtil, repérable par de grandes antennes (alt. 1511 m) ; on y accède par la vallée de Champorcher, puis par une route très étroite partant de Pont Bozet. La carrière est implantée dans des gneiss finement oeillés, de couleur gris-vert, surmontés de micaschistes, appartenant aux "gneiss minuti" de la zone de Sezia. Le gneiss forme un banc de 6-8 m d'épaisseur, avec une schistosité de 60° vers le SSE. Il contient des lentilles de quartz, quelques replis, son clivage est difficile. La carrière était inactive à notre passage, son avenir est douteux à cause du clivage difficile, de la difficulté de la route et de l'altitude.

3.6 - Le Verde Montey

Sur la rive droite de le Doire, face à Donnaz, localité célèbre par sa route romaine entaillée dans le rocher, la carrière se trouve au dessus du village de Montey, dans la formation des micaschistes éclogitiques de la zone de Sezia (on peut récolter des échantillons d'éclogites dans le torrent voisin). A la différence des marbres verts serpentinitiques, le Verde Montey est  un gneiss micacé à grenats, prenant un bon poli, sur lequel nous n'avons pas d'étude pétrographique. La carrière est très bien exploitée par la société Pantheon Graniti : la masse est dégagée grâce à un couloir, un sciage est fait au câble diamanté à la base, puis les coupes verticales sont réalisées au câble diamanté ou par lignes de forages et mines. Elle produit de beaux blocs de 8 m3.

Fig. 20 - Carrière de Verde Montey, au second plan surfaces strièées par les glaciers

   Plus en aval, déjà sur le territoire piémontais, la même zone a produit à Quincinetto une roche appelée Verditalia, qui est une éclogite ; il s'agissait de blocs éboulés, qui sont maintenant épuisés.

4 - Conclusion

La production de roches ornementales du Val d'Aoste, s'est développée après la guerre, elle a eu son apogée entre 1960 et 1970, quand on recensait 108 carrières dont 81 de marbres verts), produisant 10300 m3/an dont 7000 de marbres verts. En 1986 ne se trouvaient plus que 16 carrières, dont 13 de marbres verts, produisant 4000 m3/an (dont 3000 de marbres verts). Faute de statistiques récentes (5400 m3 ? en 1992), on ne peut préciser l'évolution récente. Pour remédier au déclin s'est constituée l'Association des Marbres de la Vallée d'Aoste, dont le président est M. Guglielminoti ; elle a publié un beau catalogue en 1992, et présente la production sur ses stands dans les foires italiennes et étrangères. La tendance est aujourd'hui à la reprise, grâce aux commandes des Etats Unis et des pays arabes.

L'industrie de transformation est réduite (5 châssis à Verres, 3 à Arnaz),  tous les blocs de marbres verts sont expédiés à Carrare ou Vérone pour sciage à la grenaille (les châssis à segments diamantés ne conviennent pas). Les marbres verts sont donc peu utilisés dans la vallée ; une large partie (90 %) part à l'exportation vers les Etats-Unis, le Canada, le Japon, L'Australie... Ils sont aussi appréciés dans les pays arabes, car leur couleur rappelle celle de l'étendard du Prophète.

Les marbres verts prennent un beau poli, mais supportent mal l'exposition aux intempéries : en quelques dizaines d'années ils se recouvrent d'une patine rouille, comme on l'observe facilement sur les anciennes surfaces sciées au fil dans les carrières et comme nous l'ont confirmé les producteurs, sans doute à cause de l'oxydation de la magnétite ou des olivines non serpentinisées. Dans plusieurs carrières nous avons noté la teinte orange que prennent par altération les veines de carbonates, initialement blancs, peut-être à cause de la présence de sidérite.

La fracturation pose de sérieux problèmes dans certaines carrières, si bien qu'un projet est à l'étude avec l'aide du gouvernement régional, consistant à injecter sous vide des résines de synthèse dans les blocs.

Les carrières de marbres verts sont toutes équipées de câbles diamantés, depuis une date récente (nous avions vu en 1990 la carrière Ugo travailler encore au câble hélicoïdal), les blocs, de 2 à 5 m3 sont généralement bien dressés, mais peuvent contenir des fractures internes.  La plupart des carrières sont à ciel ouvert, et équipées de grands derricks, seules la carrière Ugo à Gressoney et la carrière Farys à Châtillon se poursuivent en souterrain.  Le basculement des masses primaires est effectué à l'aide de coussins en aciers de 1 x 1 m, gonflant jusqu'à 20 cm, à usage unique, les coussins de caoutchouc semblent inconnus.

Trop de carrières ont été implantées sur des lentilles de faible extension incluses dans les Schistes Lustrés, ou bien dans de simples blocs éboulés ou glissés, ou dans des zones trop fracturées, faute d'exploration préalable. Les barres massives, comme celles qui produisent le Verde Aver et le Verde Saint Denis, ont un tout autre potentiel, mais elles sont d'accès plus difficile, réclamant la construction de routes en lacets, et le rejet des déblais dans les pentes devient inacceptable par les autorités. En outre, les meilleurs massifs se trouvent à des altitudes élevées, dans des parcs naturels réservés au tourisme. La seule solution acceptable pour l'avenir est celle des carrières souterraines dans les barres massives, avec recyclage des déblais (qui sont de bonne qualité), par concassage pour  et fabrication de marbres reconstitués.

Les dénominations des marbres verts ne paraissent pas toujours satisfaisantes ; nous avons vu de petites carrières produire trois variétés différentes, une grande carrière appeler du même nom des faciès très distincts, de plus les producteurs n'ont plus aucune maîtrise sur les dénominations après l'expédition pour sciage à Carrare ou à Vérone.  Une révision serait à refaire dans le cadre de l'Association des marbriers du Val d'Aoste, car des marbres similaires provenant de différentes carrières pourraient porter le même nom, et un suivi des dénominations devrait être assuré après le sciage pour valoriser la production locale. Les propriétés physiques, connues sur un petit nombre de marbres verts, ont été rassemblées en tableau, on regrettera que la porosité ne soit pas mesurée, comme c'est la règle en Italie.

Sur le plan purement géologique, les carrières de marbre vert montrent bien que la serpentinite originelle forme des masses anguleuses bleu-vert sombre, qui ont été fracturées puis cimentées par des carbonates, ou bien des masses arrondies, pouvant être de très grande taille, redéposées dans des brèches sédimentaires (Raffort). L'origine de la fracturation initiale est encore incertaine, on peut suspecter des contraintes tectoniques en compression ou en extension, peut-être assistées par une fracturation hydraulique. La minéralogie est encore trop mal connue : au microscope on pourrait facilement détecter les olivines non serpentinisées (sujettes à l'altération), et par des études aux rayons X déterminer les minéraux des serpentines (qui ont probablement des comportements différents à l'altération), et ceux des veines de carbonates (qui prennent ou non une teinte rouille).

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